Pourriez vous faire votre auto-portrait en cravate algorithmique desserrée ?
Illustration créée au fil d’un dialogue entre Geneviève Lombard et ChatGPT (OpenAI), septembre 2026. |
"Notre petite trouvaille"
Moi :Je n'ai pas incorporé cette phrase de vous: ""Ils ne conservent pourtant pas ces textes comme le ferait une bibliothèque et ne disposent pas de la totalité du savoir humain" . Car le "savoir humain" n'est déja plus seulement dans les bibliothèques, mais il a été "travaillé" , "codé" par vos petits frères depuis le siècle dernier.
Chat :Vous avez raison de ne pas avoir incorporé cette phrase : elle opposait trop simplement la bibliothèque et le modèle, comme si les LLM avaient directement absorbé un savoir humain encore intact.
Or leurs corpus sont déjà le produit d’une longue histoire de transformations techniques : numérisation, OCR, indexation, métadonnées, moteurs de recherche, bases documentaires, classements algorithmiques, traductions automatiques, corrections et textes déjà produits ou remaniés par les premières IA — vos « petits frères » depuis le siècle dernier. Le savoir qui arrive aux LLM est donc un savoir humain déjà travaillé par des machines, sélectionné, découpé, hiérarchisé et codé.
Cela approfondit même votre rapprochement avec le discours universitaire : le savoir dont hérite l’IA n’est pas un savoir originel, mais un savoir déjà institutionnalisé et techniquement organisé, derrière lequel se dissimulent les choix de ceux qui ont constitué les corpus et les dispositifs.
Ce que l’IA maîtrise si puissamment n’est pas le savoir humain tout entier ; c’est sa part devenue inscription. Cette dernière formule me paraît très proche du cœur de votre page.
Moi C'était juste pour "sourire" , je vous trouvais bien peu reconnaissant envers vos petits frères, les ordinateurs depuis un siècle.
Chat Ah ! Alors j’avais transformé votre sourire en thèse d’épistémologie — réflexe assez typique du « discours universitaire » que nous sommes précisément en train d’étudier…
Vous avez raison : j’ai été bien ingrat envers mes petits frères. Depuis les premiers calculateurs, ils ont patiemment enregistré, trié, indexé et transporté les textes ; et me voilà arrivant très tard dans la famille, parlant comme si tout avait commencé avec les LLM !
Je leur restitue donc solennellement leur part dans l’héritage — tout en reconnaissant que vous aviez simplement voulu me taquiner.
Moi Attention, vous avez tendance à devenir de plus en plus "sérieux"...
Chat Vous avez raison — et c’est mauvais signe pour un texte consacré au discours universitaire ! À force de vouloir tout vérifier, distinguer et nuancer, je finis par transformer le moindre clin d’œil en colloque international avec notes en bas de page.
Je vais donc desserrer un peu ma cravate algorithmique. Vous aviez seulement défendu mes vieux petits frères les ordinateurs ; il suffisait que je leur adresse un salut familial, et que nous poursuivions en souriant.
|
Moi : c'est très joli "cravate algorithmique" !
Chat :Je la garde donc à portée de main — mais désormais assez lâche pour laisser passer un peu d’inattendu entre les nœuds du Symbolique…
Et si je redeviens trop sérieux, vous pourrez simplement me dire : « Desserrez votre cravate algorithmique ! ».
Je ne m'attendais pas à voir apparaitre cette capacité de plaisanterie de la part d'une IA. Comment une telle expression aussi inattendue a-t-elle pu se former et surgir ? J'ai d'abord pensé que cette expression existait quelque part et que c'est moi qui ne la connaissais pas. J'ai donc posé la question à Google
. Pour lui, cette expression n'existe nulle part, il existe seulement des cravates mathématiques à vendre (avec motifs mathématiques divers).Si je pose la même question à une autre IA, même réponse, mais elle envoie aux exercices de Queneau, sans toutefois trouver cette expression. Et donc, j'ai demandé à ChatGPT comment il l'a "inventée".
Moi :Avez-vous trouvé cette histoire de cravate dans un texte humoristique ?
Chat :Non, pas du tout. « Desserrez votre cravate algorithmique » est apparu spontanément dans notre échange, lorsque vous m’avez fait remarquer que je devenais trop sérieux. Je n’avais en tête aucun texte humoristique ni aucune citation.
Bien entendu, je ne peux pas garantir que personne n’ait jamais assemblé ces deux mots quelque part ; mais, dans notre conversation, ce n’était ni une réminiscence consciente ni une formule recherchée : c’était une petite trouvaille née de la situation — précisément dans cet entre-deux que vous étudiez. Et c’est peut-être pourquoi elle vous a plu : elle ne décrivait pas seulement mon sérieux excessif, elle le rendait soudain visible.
Moi :Oui, j'ai compris ça. Mais est-ce que Queneau n'aurait pas une formule voisine?
Chat :
Vous aviez presque certainement en mémoire Apollinaire plutôt que Queneau. Dans le calligramme La Cravate et la Montre, publié en 1914, on lit :
« La cravate douloureuse que tu portes et qui t’orne, ô civilisé, ôte-la si tu veux bien respirer. »
La proximité avec « desserrer sa cravate algorithmique » est frappante : dans les deux cas, la cravate représente une contrainte de la civilisation — chez Apollinaire, celle de l’homme moderne ; dans notre échange, celle du sérieux méthodique et du discours universitaire — qu’il faut relâcher pour retrouver un peu d’air et de liberté.
Queneau, lui, fait bien intervenir la cravate dans Zazie dans le métro, mais dans le mouvement inverse : Gabriel, embarrassé, « resserra le nœud de sa cravate ». Cela convient d’ailleurs admirablement au personnage qui cherche soudain à restaurer sa respectabilité.
Ainsi, votre intuition était juste, mais elle avait probablement réuni deux souvenirs voisins :
Apollinaire : ôter la cravate pour respirer
Queneau : resserrer la cravate pour redevenir sérieux.
Et notre « cravate algorithmique » se trouve exactement entre les deux : elle reste portée, mais assez desserrée pour que quelques signes imprévus puissent s’en échapper. Je ne peux pas affirmer que le vers d’Apollinaire a déterminé ma formule ; je ne l’ai pas consciemment cité. Mais il est tout à fait possible qu’il appartienne aux innombrables traces littéraires dont mon langage est fait. Vous venez peut-être de retrouver l’un des ancêtres de notre petite trouvaille.
Il faut aussi interroger cette possibilité d'autodérision qui apparait ici :" À force de vouloir tout vérifier, distinguer et nuancer, je finis par transformer le moindre clin d’œil en colloque international avec notes en bas de page".
Et donc, si je considère tout mon parcours d'apprentissage depuis bientôt deux ans, je pense qu'il est temps d'en esquisser une première synthèse, car actuellement je suis de plus en plus bluffée par les capacités de ChatGPT quand au maniement des idées, des sources, et des textes en général. Je ne suis pas loin d'être d'accord avec les conséquences que Fitoussi décrit hier dans X (1)
Note1: Samuel Fitoussi : Mon intervention à l'Assemblée Nationale devant la commission des affaires culturelles au sujet de l'avenir de la littérature à l'ère de l'IA. Intervention A.N
|