Bernard Defrenet

La grenade et l’ananas

Jocelyne, je tenterai dans ces lignes de reprendre quelques unes des difficiles questions que vous soulevez dans votre dernier texte, centrant mon propos sur la problématique du narcissisme et de l’altérité.

En effet, comment le désir pourrait-il être évacué d’une quelconque activité humaine liée à un travail de pensée ? C’est d’ailleurs là l’un des plus grand scandales de la découverte freudienne et, si beaucoup de psychanalystes ont tenté d’en approfondir la pertinence ( que l’on pense aux travaux de P. Aulagnier, à ceux de S. de Mijolla), d’autres ont tenté d’en rabattre la violence. L’écart irréductible propre au langage humain, et quelque soient ces formes de production, entre le signifiant et le signifié, y inscrit une duplicité inhérente à sa structure. Eh oui, n’en déplaise à certains, la pensée, comme toutes les formes de production langagière qui en émanent, est libidinalisée. On peut d’ailleurs mesurer comment l’effet structuraliste de cette distinction saussurienne et de son usage immodéré lacanien n’a eu pour résultat que d’amoindrir la question. Cependant nombre de sémioticiens mais encore assez peu de psychanalystes (on peut citer néanmoins les travaux de Gibello, B. Brusset ; E. Colombo, A. Gibeault..) ont tenté de montrer après Aristote, Saint-Augustin, Peirce, R. Jackobson, U.Eco, la nature tripartite du signe et du langage.

La grenade et l’ananas, cela aurait pu être le titre d’une fable écrite par Ch.S.Peirce. Lorsque l’on demande à plusieurs sujets d’associer à l’image du fruit " grenade " d’autres représentations de fruit ; vient inévitablement celle de l’ananas ! Or ces deux fruits n’ont aucun rapport morphologique, ni de texture ou de saveur. Mais le signifiant " grenade " renvoie à d’autres signifiés que le fruit;  celui de la belle cité andalouse, mais aussi celui de l’engin militaire explosif. Et c’est ce dernier qui par sa forme, qui elle évoque celle de l’ananas, amène cette collusion entre la grenade et l’ananas. 1

Ainsi, et peu importe sa nature, tout message est en relation avec son interprétant. C’est la dimension pragmatique du signe, et c’est un élément constitutif du signe, cet effet signifié du signe. Cette notion d’interprétant ouvre sur le processus infini de symbolisation et ce quelque soit la forme, le support du dit message.

Il suffit de lire ( et ou) de regarder ce superbe travail du " fil Gustave Doré ", sur ce même site pour percevoir comment il a été porté et traversé par le désir, que je peux décliner : plaisir, création, échange, générosité, émerveillement, amusement, partage, séduction, étonnement… Mais ces mots là, ce sont les miens ! Et, tout navigateur faisant escale sur cette page pourra repartir imprégné d’une expérience singulière, y mettre ses mots propres pour la traduire, le travail psychique réélaborant par la suite en permanence l’expérience idéo-affective initiale.

Comment peut-on croire que le désir pourrait s’effacer d’un simple clic de la souris ? A-t-il disparu des tablettes sumériennes aux jetons de Mésopotamie, ou encore des papyrus aux parchemins ? Est’il moins présent dans les constructions vidéo-informatiques de Naime June Paik que dans les calligraphies de Michaux ?

Aussi je ne crois pas à un danger porté par la communication informatique qui pourrait, par déni de l’absence, voire déni de la séparation de l’objet, aboutir à une remise en cause de la valeur de l’autre, et de l’altérité dans le processus de subjectivité. Ceci impliquerait la radicalité de quelque chose qui ne serait jamais advenu. Or ce qui est advenu, passé le temps de l’autoérotisme primaire, c’est que la psyché ne s’organise et ne se construit que dans ce rapport fondamental à l’autre sinon à l’Autre ( et pas virtuel celui là), et qu’elle réclame et réclamera toujours, en un appel constant, de l’autre, comme l’oisillon sa becquée. Si l’on connaît, en dehors de toute référence psychopathologique, les tendances de l’être humain au repli sur soi, et le solipsisme du rêve en est un bon exemple puisque le rêveur y incarne tous les personnages de son rêve, que ne fait-il à se satisfaire hallucinatoirement à chaque instant, si son désir le portait en ce lieu.

Le Web, certes, engage de nouvelles formes de l’altérité car s’y inscrit une incertitude des plus absolues sur ce pronom personnel. Dans l’interpellation, " je te dis ", " je t’attends " ; quel est cet autre à qui je cause ? Mais cette incertitude produit-elle pour autant une modification du rapport narcissique à l’autre ? Il me semble que tout rapport à l’autre, toute relation objectale mobilise un prolongement narcissique vers l’autre. Ferenczi a bien montré comment les mouvements constitutifs du Moi et de l’altérité ont une source profondément narcissique. Je pense en effet que les nouvelles formes de communication ne font que révéler de façon plus flagrante l’inscription du narcissisme au cœur de toute investissement objectal. Inscription qui serait plus cachée et recouverte dans les relations sociales usuelles. C’est ainsi que dépouillant la relation à l’autre de l’artifice social des conventions d’âge, de sexe, de situation, religieuse, ..ces nouvelles formes de communication font surgir par cette fonction révélatrice, un nouveau tiers. Mais ce tiers était déjà là, constitué ; il n’a pas été créé par le processus. Et si tous ces " drôles de moi " qui masquent une partie de leur identité, ces " autres virtuels " se répondent les uns les autres, c’est qu’ils restent en attente de quelque chose dans leur processus de subjectivation. Processus jamais achevé et qui, de toute façon, ne pourra pas se contenter que de cela, comme j’ai tenté de le montrer plus avant, dans cet appel constitutif essentiel et permanent de la psyché à l’autre non virtuel.

Pour souligner comment ces rencontres s’inscrivent dans le registre d’une expérience éminemment subjective je vais relater une histoire personnelle, qui comme vous le verrez peut également venir témoigner ou faire valoir une dimension d’après-coup que certaines de ces rencontres ne manquent pas de susciter.

Lors de l’une de mes toutes premières connexions au Web, à la recherche d’informations bibliographiques sur un auteur américain, de sites en clics et de clics en sites, et selon un chemin que je serai bien en peine de pouvoir retrouver, je me retrouve dans un forum de discussion en langue anglaise. Bien que ma connaissance de la langue anglaise soit assez approximative, je me décide à poser quelques questions, mon " Harrap’s " à côté de moi. Je mets alors un certain temps pour comprendre le caractère obscène des réponses ; ce qui m’étonne. Toujours avec mon dictionnaire , je me rends compte dans un deuxième temps que certains des propos, injurieux, me sont adressés ; mais je n’en comprends pas la raison. Puis je réalise enfin qu’il s’agit d’un groupe de discussion de lesbiennes américaines et que j’y suis considéré comme un intrus. Ma première réaction fut d’avoir enfreint un interdit, de vouloir me sauver, puis de rire aux éclats.

Cette anecdote montre assurément que le Web garde la place pour les manifestations les plus énigmatiques de l’inconscient de tout sujet qui s’y frotte et s’y fourvoie éventuellement… On connaît les racines de la pulsion épistémophile ! Mais, pour introduire une réflexion conclusive sur l’espace et pour reprendre votre métaphore, le Web est un square, mais sans barrière, sans clôture. Est-ce que ce n’est pas surtout là, le lieu de l’inquiétant voire de l’inquiétante étrangeté, cette absence de limite ? Pouvoir rencontrer à son insu quelque chose de son propre fonctionnement psychique.

 

1   Il est possible d’induire un effet du même type en demandant à un enfant de nommer successivement la couleur de la neige, puis celle de la farine, d’une feuille de papier. Il répondra bien sûr blanc autant de fois que de questions posées . Mais si l’on poursuit le questionnement à lui demander dans la foulée : " Qu’est ce qu’elle boit la vache ? " Il répondra tout aussi tranquillement ; " du lait " !

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