Présence-Absence: Jocelyne Troccaz
Geneviève, Bernard, de
vos derniers textes, quelques fragments ont résonné, raisonné en moi.
Il me faut revenir
d'abord à la citation de Blaquier dans laquelle la subjectivité, le désir sont dits
exclus de la communication informatique. J'ai l'impression contraire. Il me semble que
dans cet espace le sujet semble exprimer quelque chose de lui, de son désir de l'autre.
L'écran et le réseau ne lui proposent-ils pas un cadre facilitant une certaine forme de
communication inter-subjective comme le divan et son dispositif lui donnent accès à cet
il intérieur dans l'analyse? N'essaye-t-il pas de se trouver lui-même en faisant
mine de chercher le contact de l'autre? S'il y a regard, c'est peut-être bien de
celui-là dont il s'agit : pas celui de l'autre réel mais de l'autre fantasmé (est-ce
cela que vous autres, analystes, appelez l'Autre?).
Je retiens de ton texte,
Geneviève, l'idée du jeu, la relation à Winnicott : j'en ferai peut-être mauvais usage
mais justement ce lieu d'expression me permet de jouer au psychanalyste sans l'être, de
jouer avec les psychanalystes que vous êtes sans le truchement organisé d'une quelconque
confrérie professionnelle. C'est de cela dont il est question. Dans la communication sur
le web, on se retrouve petit enfant; on joue; on joue à être un autre, une autre; on
joue avec l'autre qui a ce dont on est dépossédé; on se montre à l'autre et on essaie
de le séduire; on essaye de s'approprier quelque chose de lui. La rencontre y est aisée
comme elle l'est pour les enfants. Immédiate. Pas besoin de présentation trop formelle
des uns aux autres, de rituels; celui qui est sur le web est comme l'enfant dans le square
: en attente de jeu. Est-ce là ce que Winnicott appelle un espace transitionnel? La
rencontre est aisée mais l'espace est-il réellement partagé? Commun, certes mais
partagé peut-être pas. Y a-t-il véritable don à l'autre ou seulement utilisation
narcissique de l'autre dans ce dispositif? La question n'a peut-être pas à être posée
s'il s'agit d'un espace véritablement transitionnel. Sans extérieur, ni intérieur.
Il n'y a cependant pas
que le jeu et certains rejoueront la confrérie dans le web, rechercheront le regard
rassurant de ceux qui leur ressemblent, qui parlent comme eux. Pour ma part, ce que j'y
trouve de fascinant tient à la diversité des rencontres. En tant que scientifiques nous
avons nos conférences et autres réunions plus ou moins initiatiques, nos canaux de
communication; nous avons un langage qui nous éloigne des autres, un langage qui n'est
plus une parole. Nous faisons nos journées portes-ouvertes pour jeter un fil ténu vers
la société civile. Vous aussi, analystes, avez votre propre espace de communication;
certains d'entre vous ont même érigé un mur entre eux et les autres par un langage et
une théorie trop ésotériques quant il s'agissait de parler de l'humain et de ses
souffrances. Et nous voilà tous sur le web. Nous voilà scientifiques à raconter ce que
nous faisons aux autres par ce média ouvert à tous. Et nous ne savons plus qui lira nos
pages web, ce que chacun y cherchera, ce que chacun en tirera. C'est personnellement ce
qui me fascine : l'élan de la rencontre. Tu me dis, Geneviève, que nous autres
informaticiens ne trouvons pas de magie à cet outil. Tu as raison et tu te trompes : pour
ce qui est de la technique nous n'y trouvons pas de magie parce que nous comprenons un peu
comment ça marche (même si nous savons encore nous en émerveiller). Mais pour ce qui
est de l'usage qui en est fait, c'est un mystère qui n'était pas attendu. Cette nouvelle
technologie de la communication de tous ensemble, quel que soit le lieu et l'heure
n'est-il pas un refus de la séparation d'avec l'autre? Oserais-je dire un déni de la
séparation d'avec l'objet?
Je continue à
réfléchir aux différences que je perçois entre les différents modes de communication.
L'écrit reconnaît l'absence de l'autre; je ne saisis pas tout à fait pourquoi.
Peut-être est-ce le code de la société d'une époque où la distance physique était
bien difficile à réduire. Le téléphone est un autre mode de communication qui, lui,
défie l'absence, ramène la voix de l'autre à son oreille. Dans son usage normal, il
respecte tout de même assez bien l'intimité de chacun, lui reconnaît un espace physique
qui lui est propre et privé. (Quoique la publicité téléphonique mette quelque peu en
péril ce principe
). Qui, en dehors de quelques pathologies, viendrait à
téléphoner à un inconnu juste pour lui parler d'un truc qui lui plaît? Irais-je
appeler un analyste comme cela pour échanger des idées avec lui sur l'inconscient et le
web? Certainement pas. Le téléphone a instauré un code d'échange que j'appellerais
opératoire. Ce n'est certainement pas un mode de prise de contact d'un autre à
l'exception des SOS qui ostensiblement sont un appel à l'autre préparé, organisé. Le
téléphone portable en est une manifestation autre. Il dit la soif de contact, l'urgence
de se retrouver. Il dit le refus de l'attente. Il nie l'usage d'un lieu de retrouvailles.
L'internet va plus loin dans ce déni de l'absence, de la séparation; il mêle à
l'excès les lieux physiques et psychiques; ne permet-il pas à chacun un prolongement
narcissique vers l'autre? Je suis d'accord avec toi, Geneviève : il dit "voici qui
je suis, voici ce que je te dis de moi, écoute ce que j'ai à te dire, parle-moi, je
t'attends". Nous ouvrons tous ici quelques portes de notre espace psychique que nous
offrons au regard de l'autre.
Pensant à ce qu'est
l'expérience de la séparation progressive d'avec l'objet dans la naissance de la
subjectivité, ne peut-on être quelque peu effrayé de ce qui se trame dans ce nouveau
mode de communication? A trop nier l'absence, la présence aura-t-elle encore une valeur?
Blaquier aurait-il raison : s'agit-il à proprement parler une expérience subjective?