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Tandis que jallais
minterrogeant sur les modalités de la présence de lautre dans les
messages par Mails et sur les News et les signes particuliers de
lénonciation sur le Web, il mest apparu de plus en plus nettement
-que les diversités de situations et la rapidité des changements sont tels quil
est presque impossible de cerner une expérience plus centrale ou plus significative, pour
généraliser à partir delle.
-que les émotions qui accompagnent cette découverte peuvent être très proches et
produire un sentiment de fraternité, mais aussi bien être totalement différentes.
-que les idées déjà en cours pour mettre en mots ces expériences multiformes sont
souvent très générales, convenant à tout et à rien
Donc, plutôt que de
céder au découragement, commencer simplement..
Mon expérience depuis
le début sur les News et le Web, est celle dun parcours de découvertes plein
démotions et démotions plutôt heureuses.. Tout le contraire donc de ce qui
est parfois décrit, par exemple par Jean-Louis
Blaquier: :" Les psychanalystes dans leur ensemble
considèrent que le «discours de linternaute» -sil existe- est un discours
sans sujet, tant limplantation de lindividu derrière son écran digital
laisse peu de place à la schize, à la césure, à lénonciation du sujet. En
outre, la logique électronique des réseaux, de linteractivité subjective semble
lisser tous messages, tous codes. Au bout du compte, tous émetteurs et destinataires sont
encodés dans un tel maillage que la "désolation ", au sens propre la
perte du territoire existentiel semble vider toute subjectivité, tout désir et donc,
tout désir déthique.. »..
Or la formule qui me vient (depuis que jessaie de te répondre, Jocelyne) cest
(on peut sourire, car la main nest pas pour rien dans tout
ça...) : le Web ma prise par la main.
Le web m a prise par la main, formule denfant.. et il sagit bien de
cela, car à peine avais-je trouvé une première liaison vers un BBS et un premier site,
que jai retrouvé aussi et un vif élan de curiosité (sexuelle infantile.. ?
animée par la pulsion scopique.. ? par la sublimation ? ..) et l esprit
de jeu (jouer avec les autres en apprenant peu à peu tout ce quil est nécessaire
de savoir dans le cybermonde si on veut pouvoir sy exprimer, comme le html et ce qui
va avec, partager, rester avec ceux que jai trouvés et qui mont trouvée pour
continuer à apprendre et à jouer..)..
J ai très souvent pensé à
Winnicott dans toutes ces activités, car létat dêtre trouvé-créé est
celui de toutes sortes de rencontres et dobjets sur le Web et bien des procédures
dapprentissage quand un sujet qui sait plus (ou qui sait autrement)
cherche vraiment à communiquer avec un autre qui sait moins dans des
univers de savoirs très différents sapparentent à de véritables squiggle
Jai
sûrement eu de la chance, car depuis je suis allée voir pour vérifier mes
impressions ce qui se passait sur un certain nombre de News et je me dis que
laccueil des personnes qui se trouvaient en 1996 sur le Forum Général de MSn
avec sa très belle interface, son orientation très
culturelle où , à côté de la dernière MAJ de l’Explorateur, on pouvait
trouver par exemple une référence à La Maddalena de Caldera* (dans des termes
qui donnaient envie de se précipiter à la Fnac pour acheter aussitôt ce CD),
la liberté d’utiliser le html avec toutes ses possibilités, la très grande
compétence des participants qui tiraient(et tirent encore ailleurs) d’affaire
sur l’heure les incompétents de mon genre pour tous problèmes techniques, était,
au moment où je suis arrivée, très proche de ce que je suppose être l’idéal
de la communication grâce à l’Internet et par là même très exceptionnel..
d’où l’émerveillement.. . Et comme le premier BBS a été un
enchantement, de même aussi les Mails.. Car quand tu ouvres un message qui te
présente la Dame à la Perle de Vermeer, et que tu entends en même temps
Lascia de Haendel, tu ne peux qu’ être bouleversée par ce nouveau mode de
correspondance permettant l’expression d’une créativité potentiellement
infinie…
Mais quelquun qui arriverait
maintenant sur les Forums de Wanadoo (par exemple, ou dans tout News où l
expression en texte brut est obligatoire, et où les mêmes habitués font implicitement
la loi quant au mode d intercommunication...) naurait aucune idée de ce que
je viens de décrire
et nous touchons là un des points cruciaux de la réflexion sur
le Web : Rien nest généralisable
(et même on pourrait dire : tout
se différencie sans cesse). Et donc quelques distinctions simposent , et tu
vas pouvoir maider à tenir compte de la plus importante pour laquelle nous allons
essayer de ne pas instaurer trop de clivage. Jai constaté que lattitude des
scientifiques des facs, instituts et labos est bien différente de celle du commun des
mortels arrivant sur lInternet.. En effet, vous utilisez les ordinateurs depuis
longtemps et couramment, ce sont des outils de travail et déchanges. Quand nous
exprimons nos sentiments de découvertes dune dimension «autre», certains
dentre vous nous regardent avec lindulgence quont les grands qui savent
lire depuis longtemps devant lenthousiasme dun enfant de grande section de
maternelle.. Cette différence dhumeur est telle que parfois je me suis dit
quil ny avait rien là de bien nouveau à penser (tout juste une extension du
téléphone..) alors que mes sentiments et mon expérience massurent quil
sagit dune expérience vraiment nouvelle- pour moi cest sûr- mais aussi
peut-être pour lhumanité qui entre là dans une ère de grands changements. Aussi
ais-je été très contente que toi, en évoquant ton expérience, tu trouves dans cet
univers des choses qui se passent dune façon un peu mystérieuse, et
qui demandent notre attention et notre réflexion. Je crois que nous devrions procéder
ainsi, dans ce groupe de travail : à partir de ce qui nous intrigue, et que nous
expérimentons vraiment, point par point, jusquà ce que nous trouvions une zone
conceptuelle qui ait suffisamment de pertinence pour que sa construction simpose..
Quand jessaie de passer de ces
émotions aux idées, il y a un autre «obstacle», les idées que je rencontre
- des plus
apocalyptiques( Virilio)
aux
plus utopistes ( Pierre
Lévy)- sont souvent passionnantes, mais en même temps, beaucoup trop générales..
et il est vrai quon voit peu danalystes ou de personnes proches de la
psychanalyse se mettre à essayer de penser quelque chose du monde cyber.. Jean-Louis
Blaquier le note aussi :« La pudeur traditionnelle du discours philosophique,
voire limpasse humaniste classique à lendroit de la technique
aujourdhui, explique la distance frileuse, la prudence voire la méconnaissance de
la plupart des intellectuels-le psychanalyste y compris- face à lInternet en
particulier, à la révolution cybernétique en général..». .Mais de même que je ne
pense pas quil y ait dans ce domaine une opinion des psychanalystes dans
leur ensemble, je ne pense pas non plus quil faille saisir les problèmes
émergeant avec ces concepts très (trop)généraux, amenant par exemple à poser ce genre
dhypothèses :
« Nous ferons lhypothèse que
lInternet est le lieu désormais virtuel de la fabrique sociale dun Tiers,
Autre virtuel qui selon certaines conditions, constituent sur le plan clinique du "un
par un " mais également sur le plan collectif, la condition préliminaire de
larrivée, des inventions de l Autre.. »..Je crains que le prêt à
porter lacanien et son Autre nhabille trop vite nos incertitudes
Je ne rejette
pas ces grandes interrogations mais je voudrais les étayer sur des expériences à la
fois plus limitées et plus travaillées
Tu nous dis que la pratique des mails
change quelque chose à la communication ordinaire, grâce à quoi on ressent quil
sagit là de la mise en jeu du fantasme, laquelle mise en jeu te paraît
être partout sur lInternet
Depuis que jai reçu ta lettre, jy
pense car le mode sous lequel jai fait une «découverte » parente de la
tienne simpose à moi depuis le début (à mon insu dabord
) :
ce que je fais sur le Web peut être considéré (sous certains angles) comme une variante
dune auto-analyse continuée..(et bien sûr, je ne suis pas la seule,
plusieurs mont parlé de cette étrange découverte de soi qui résulte dun
nouvel outil de communication avec les autres, outils où les mots ont ou retrouvent
une si grande importance, mais agissent à partir de supports matériels et temporels
complètement nouveaux, doù leffet de relance..).Et cest là que gît
mon hésitation, car comment parler sur un tel support sans risquer dêtre
exhibitionniste, ou risque inverse de même nature- dêtre très mal
" vue " par les "savants " en tous genres qui surfent
dans ces régions.. ?
Essayons pourtant, car le thème que tu
abordes me paraît un très bon point de départ :
Dans l échange de Mails et sur les News, on parle en écrivant, on écrit en
parlant. Le premier message ressemble souvent à un « me voilà », à un
« y a quelqu un. ? »..Il interpelle lautre dans toute
lampleur de sa potentialité et partout dans « le monde »
On
voit souvent que le premier autre qui répond crée leffet décrit par Konrad
Lorenz pour sa petite oie Martha: cest avec lui, avec elle, qu un
dialogue plus long va sinstaurer.. Cest lui ou elle qui va servir de repère
et cest par rapport à lui (vite relayé aussi par plusieurs)que va commencer
lexpérience de la virtualité quant aux processus liés à lidentité..
Laissons pour linstant le cas où quelquun veut jouer avec son identité, se
faire passer pour un autre etc.. Dans la mesure où le support est ce style écrit proche
du style parlé, le message en dit plus quil ne croit dire et la réponse
aussi.. Commence alors ce processus où on se découvre autre grâce à
lautre, aux rencontres à la fois ouvertes et aléatoire, liées au hasard des
arrivées et départs des uns et des autres, aux effets que produisent leurs écrits
parlés. Commencent alors ces effets de phantasme, avec le narcissisme, lamour, la
différence des sexes, la domination etc.
Quest-ce qui serait spécifique du Web, dans tout ça.. ?
Deux choses : De ce que la rencontre ne donne
pas dindices corporels autres que ceux qui sont nichés dans le «style »
et dans le «nom », bien des gens se rencontrent qui ne se rencontreraient pas
autrement
très jeunes et très âgés qui commencent (et continueront ) à se parler
sans connaître cette donnée et qui tisseront une forme dinterlocution quils
ne pratiquent pas par ailleurs.. Quelquun de très malade qui ne le dit pas..
Quelquun de très seul.. Quelqu un de très
"éloigné "
Un tissu (léger) relationnel se crée et seulement
ensuite viennent (ou ne viennent pas) les données qui habituellement sautent aux yeux et
décident demblée et trop vite du mode de communication. La communication virtuelle
offre ainsi un espace de liberté qui nappartient quà elle et qui peut durer
tel quel. (Bien sûr, beaucoup voudront se connaître et rien ne sy oppose. .Ils
commenceront par faire les différents trombinoscopes qui arrivent comme nécessairement
à un degré de développement dune petite communauté.. Ils organiseront des repas
pour faire connaissance " en vrai ". Mais celui ou celle qui voudra
continuer à privilégier ce mode virtuel le pourra et verra se développer toutes sortes
de possibilités dans cette virtualité même.)
De ce que ces rencontres mêlent
des personnes de milieux et de formations très hétérogènes, le contenu des
échanges peut atteindre un niveau difficile à trouver ailleurs que dans le
cybermonde.
Et cest ce mouvement très vif vers dautres connaissances et dautres
manières de sy prendre avec elles, que jai principalement ressenti.. Pour
moi- par lintermédiaire des personnes que jy ai rencontrées par hasard- le
web relance les investissements de la sublimation en réactivant des processus
denfance..Il se trouve que tout ce qui fait fonctionner le « surmoi »
(disons ainsi pour commencer et pour aller vite) est beaucoup moins mobilisé que dans les
échanges ordinaires(très souvent hiérarchiques) de transmission des
connaissances(aurais-je, dans la réalité, posé mes questions de débutante au
grand Jacques Bensimon pour qui Windows na pas de secrets, et aurais-je progressé
si vite grâce à ses réponse pleine dhumour newyorkais.. ?) .Jai pu
constater que ce double effet existe aussi pour dautres. Se mêlent alors les
situations déchange un-à-un, et tous-tous.. (parfois un-à-un devant tous), avec
leurs effets extra ordinaires(au sens littéral et vraiment). Sur ce point, je suis
daccord avec les travaux de Pierre Lévy et notamment avec son chapitre :«La
virtualisation de lintelligence et la constitution du sujet » : les processus
actuels de virtualisation ouvrent de nouvelles chances au partage et au développement de
la culture de lhumanité et cest en y uvrant que nous contrecarrerons le
mieux les nouveaux risques daliénation qui se développent aussi.
Et donc il me semble que si les ressorts
du pulsionnel sont ainsi mobilisés quant à leurs principaux destins, les
analystes et tous ceux qui sintéressent à linconscient devraient partager
leurs observations entre eux et avec les autres et être présents sur le web avec leurs
formes spécifiques dintelligence et surtout leur "attention
bienveillante "..
* Un extrait ici sur le site de Pierre Cadillon C'est Maria Christina Kiehr qui chante. Elle
a enregistré depuis sur le même thème chez
Harmonia Mundi: Canta la Maddalena
Caldara
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